Hors-Mis

La Dame Seule +1

C’est une drôle d’histoire que je veux raconter ce soir. Une histoire vraie, troublante, et terriblement sincère.

La scène se passe au premier étage du MacDo Ampère, un soir de semaine. J’ai faim. Je commande un menu Best Of Mac Farmer, Potatoes, Perrier et Double Cheese. Menu gros porc sommes toutes. Remarque, il faut bien ça pour compenser l’environnement de travail dans lequel j’évolue depuis des mois. Philippe est avec moi. Niveau calories, son menu n’a rien à envier au mien. Nous parlons. D’abord de banalités, de nouvelles plus ou moins fraîches et enfin de mon travail.

L’étage est vide ce soir. Les beaux étudiants méchus ne sont pas là pour nous amuser. Alors je parle… Je parle de mon travail, des difficultés financières de l’entreprise, de l’ambiance terriblement pesante qui a réussi à s’installer au fil des semaines et des humeurs incontrôlables de ma patronne. J’annonce à Philippe que, dans un souci de préservation quasi naturel j’envisageais de démissionner plutôt que d’avoir à subir pour une durée encore indéterminée, le poids psychologie et psychique de la situation. Je parle tant et si fort que quiconque, dans l’étage pourrait entendre ce que je dis…

Je n’ai surtout pas encore remarqué que nous ne sommes pas seuls : au fond de la salle, une petite dame sirote un café. Dans son plateau, une pile de magazines. Elle semble faire les jeux. A côté d’elle, deux gros caddies certainement remplis de tout ce qu’elle possède. Discrètement, elle lève la tête pour regarder dans notre direction : elle vient d’entendre, sortir de ma bouche, le mot « démission »… Doucement, elle choisit un magazine dans sa pile, l’ouvre à une page visiblement déjà lue, se lève, et se dirige dans notre direction. Elle m’interpelle :

« Monsieur !
_ Oui madame ? »

Elle se rapproche encore plus et vient jusqu’à notre table. J’ai le temps de l’observer : elle a probablement la quarantaine, porte quelques vêtements sombres et une paire de gants noirs. Son visage, pourtant marqué par le temps et la dureté de la vie, est éclairé par de petits yeux bleus et ses cheveux, blonds et hirsutes, sont protégés par un petit bonnet gris. Elle me montre son magazine.

« Vous ne devez pas vous laissez faire, monsieur. Si votre patronne vous harcèle, vous devez la coincer. Regardez, là, c’est marqué : « har-cè-le-ment, comment s’en sortir ? » C’est pas des blagues !
_ Rassurez-vous, il n’y en a plus pour très longtemps pour moi. Je vais certainement partir avant la fin…
_ Vous ne devriez pas démissionner vous savez ? Parce que, quand on démissionne, on a droit à rien : regardez mes caddies. »

De la main droite, elle me montre alors ses deux caddies. Nous parlons un peu. Titulaire d’un Deug de langues en Anglais et Espagnol, elle me raconte qu’elle a perdu son travail à cause de son patron qui la harcelait. Sous la pression, elle démissionna mais ne pu retrouver de travail à cause des mauvaises références communiquées par son entreprise. Elle ne cherche pas à raconter ni sa misère, ni sa situation actuelle mais bien les raisons qui l’ont poussée à en arriver là… Je me souviens surtout de cette dernière phrase, prononcée juste avant qu’elle ne retourne à sa table : « Par pitié, je vous en supplie, ne démissionnez pas… ! ».

Encore une chance que nous avions terminé de manger sinon nous n’aurions probablement pas pu terminer tant le témoignage de cette dame était poignant. Finalement partie quelques instants aux toilettes, nous décidons, avec Philippe, de nous en aller et de descendre…

Arrivé au rez-de-chaussée, je n’ose pas encore sortir : pousser la porte, c’est dire que je m’en fiche mais ne rien faire, c’est culpabiliser… J’ouvre alors mon porte-monnaie : il me reste dix euros en liquide. Sur ce, je prends le billet, le plie en quatre, le cache dans le creux de ma main droite et remonte à l’étage.
Elle est de nouveau à sa table, devant son plateau et roule péniblement une cigarette avec des restes de tabac. Je m’assois devant elle. Elle me parle en premier :

« J’ai cru que vous étiez parti.
_ Je n’étais pas bien loin… Je vous cherchais…
_ Vous savez, il faut se faire aider, ça ne coûte pas bien cher en plus et c’est important. Mais il ne faut pas démissionner. C’est la dernière chose à faire.
_ Je le sais bien, et c’est pour ça que je ne le ferai pas. Mais si je suis remonté, c’est pour vous remercier. »

Je glisse alors le billet de dix euros sous la pile de magazines.

« Oh ben non monsieur je suis gênée.
_ Ne le soyez pas : je vais écouter votre conseil.
_ C’est beaucoup trop monsieur.
_ On s’en fiche de ça, c’est votre conseil qui compte. Et de toutes façons, je m’en vais ».

Très rapidement, je me lève et me dirige vers l’escalier.

« Merci monsieur ! » me lance-t-elle.
« Merci à vous. Je suivrai votre conseil. »

D’un coup, je m’engouffre alors dans l’escalier, redescends au rez-de-chaussée et pousse la porte de sortie… J’ai le cœur gros, et tout serré… J’ai au moins la sensation que mes dix euros seront bien utilisés…

La morale de mon histoire ? Je n’ai pas démissionné : nous avons convenu, avec ma patronne, d’une rupture conventionnelle du contrat de travail. 

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