Le Moi Pour Toi dans Têtu (N°140 - Janvier 2009)

Éditorial
De Béziers à Lyon
La fonction de rédacteur en chef de Têtu peut
réserver bien des surprises. En proie à une délicieuse obsession qui ne
vous quitte plus, on passe le temps à s'interroger sur le profil des
lecteurs. Qui sont-ils, où habitent-ils, quel métier font-ils, qui sont
leurs amis, leurs lieux de villégiature, leurs espoirs, leurs manies,
leurs pensées secrètes…?! Inévitablement, à son corps défendant, on
finit par se raccrocher à quelques stéréotypes rassurants: le jeune
urbain libéré et voyageur, le quadra marié dans la petite ville de
province, le quinqua lecteur de presse homo depuis Gai Pied, le
trentenaire hors milieu mais fan de Britney, etc. Et puis voilà qu'un
matin arrive sur mon bureau une lettre rédigée à la main, d'une belle
écriture assurée, qui bouscule les représentations qui peuplaient ma
tête.
Après une entrée en matière généreuse en compliments sur le
numéro 139, insistant sur l'aspect «compréhensible et clair» des textes,
ce lettré fort aimable révèle, dans un magnifique coup de théâtre,
qu'il est octogénaire! (Le point d'exclamation est de lui.) Il précise
même ensuite qu'il ne servirait à rien de lui téléphoner car il est
sourd. Voilà qu'au crépuscule de sa vie, cet homme charmant propose à
Têtu le récit de «ses réminiscences, portant principalement sur des
sujets sexuels, ayant trait à son adolescence et au début de sa vie, et
qui pourraient intéresser bon nombre de jeunes gens d'aujourd'hui». Et
le monsieur de s'engager à «rédiger un texte assez fourni pour fixer
notre jugement». Joliment dit, non?
Je me suis empressé de lui
répondre, comme j'entends qu'il soit fait à tous les courriers qui
arrivent à la rédaction, et j'espère que ce monsieur de Béziers nous
fera effectivement l'honneur de nous envoyer le récit de ses souvenirs…
Le
même jour, je découvrais l'article que nous avions commandé pour la
rubrique 15-20 (lire page 138), où notre journaliste explique combien
les blogs aident les jeunes d'aujourd'hui à se construire leur identité
de gays. Internet, formidable exutoire à «parole écrite», devient le
lieu où se font les premiers coming out, comme une sorte
d'expérimentation ou de répétition avant d'affronter le monde hors
ligne… réputé plus réel. Certains bloggeurs, à l'instar de ce jeune
Lyonnais qui livre à la toile sa vie personnelle depuis plusieurs
années, deviennent ainsi, à moins de 25 ans, des sortes de sages à qui
nombre de plus et moins jeunes peuvent s'identifier et se référer.
Que
Têtu puisse être lu aussi bien par un octogénaire de Béziers désireux
de raconter sa jeunesse que par un jeune Lyonnais dont l'existence surfe
sur le web est assez vertigineux, en plus d'être complètement émouvant.
Y a-t-il un autre titre généraliste qui puisse se targuer d'un lectorat
aussi disparate?? C'est une belle quadrature, difficile mais combien
motivante. Heureusement, le web – pour en revenir à nos bouleversantes
technologies, de moins en moins nouvelles mais toujours fascinantes – va
nous aider en multipliant l'espace du support, et offrir on line ce que
nous ne pouvons plus développer sur papier glacé.
À imaginer le
futur Têtu, je pense aux lecteurs à qui le seul fait d'être homosexuel
ne suffit plus, dont l'identité, rendue solide par la conscience
inspirée et la fierté d'appartenir à une minorité, s'étend à tant
d'autres perspectives. Surtout à un moment où ce monde en roue libre
imposera à chacun de nous une plus grande exigence, une audace
supplémentaire. Nous devons ainsi pouvoir vous satisfaire comme hommes
et femmes de goût et d'aspiration plus mainstream… C'est un défi:
comment élargir ce qui fonde une identité sans la renier, pour au
contraire l'enrichir, la complexifier, la renforcer…?? Et, pour Têtu,
continuer à refléter et incarner cette joyeuse multitude.
Gilles Wullus












